Abstract :
[fr] Cet article analyse la manière dont les discours institutionnels et juridictionnels français sur la prostitution reflètent, reproduisent ou contestent la politique néo‑abolitionniste de la France. À partir d’un corpus de 84 documents produits entre 2016 et 2024 – comprenant des rapports institutionnels, des évaluations législatives et des décisions du Conseil constitutionnel, du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation – l’étude mobilise l’analyse critique des discours dans une perspective féministe intersectionnelle, complétée par des entretiens avec des praticien·nes et de représentant·es institutionnel·les. Les résultats mettent en évidence un narratif dominant qui confond prostitution et infractions pénales (proxénétisme et traite des êtres humains), qualifiant toute prostitution de violence et toute personne prostituée de victime. Cette essentialisation repose sur des stéréotypes liés au genre, à l’âge, au statut migratoire et à la précarité, tout en marginalisant la parole et l’agentivité des personnes concernées. Toutefois, des tensions apparaissent : certaines décisions, notamment de la Cour de cassation, adoptent un vocabulaire neutre et maintiennent une définition restrictive de la prostitution et du proxénétisme, limitant l’expansion idéologique néo‑abolitionniste. Ces nuances révèlent des contradictions entre rhétorique politique et pratiques juridiques, notamment en matière d’accès aux droits, de reconnaissance du statut de victime et de criminalisation indirecte. En situant ces discours dans leur contexte socio‑politique, l’article montre comment le langage agit comme un instrument de gouvernance, façonnant normes morales et frontières juridiques, et souligne la nécessité d’approches plus inclusives et empiriques des politiques relatives à la prostitution.
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