Abstract :
[fr] La thèse que nous soutenons est la suivante : le transhumanisme est incompatible
avec les promesses de progrès moral et de bonheur humain qu’il défend. Philosophie
d’auto-transformation artificielle de l’homme en général, ce mouvement se dirige vers un
posthumanisme qui repose sur une base anthropologique discutable car elle indique la
création d’une autre espèce qui saborde au demeurant les promesses de perfection de
l’humain du fait de la destruction des pré-conditions constantes de l’humain à savoir la
vulnérabilité et la finitude.
Le préfixe « trans » joue une double fonction dans le mouvement transhumaniste.
S’il est possible d’apprécier d’une part ce préfixe comme un dépassement nécessaire et
qualitatif de l’humain qui renseigne sur les techniques d’amélioration en cours dans le
milieu médical ; il reste que l’idée de fabrication technologique d’un autre type d’homme
rend confuses les promesses d’accéder à une perfection morale et à un bonheur individuel,
universel, total et définitif. Le préfixe « trans » se dédouble, cesse d’être un autodépassement modeste, nécessaire dans la formation de certains projets d’aide à
l’amélioration médicale de l’humain pour devenir une sorte d’itinéraire qui poursuit
l’instauration d’un nouvel homme, d’une nouvelle espèce à l’appareillage technologique
lui aussi différent.
Pourtant, nous ne nous intéressons pas aux formes de transhumanisme. La raison en
est qu’une étude des formes de transhumanisme serait si nuancée qu’elle nous éloignerait
de la dynamique d’ensemble du mouvement. Orientée vers le débat plus large de
l’amélioration humaine dont le transhumanisme se nourrit, notre argumentation porte sur
le concept de transhumanisme.
De ce fait, deux aspects fondamentaux de la vie humaine sont mis en cause : la
morale et le bonheur. Une abondante littérature transhumaniste présente la morale comme
la résultante du progrès technologique. De même, la question du bonheur revient sans
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cesse. Tout converge : les transhumanistes envisagent de rendre l’homme heureux et
moralement parfait. Mais de telles promesses font-elles sens ?
La défense de cette thèse est menée à deux niveaux. Du point de vue moral, le
transhumanisme adopte une approche techniciste de la morale qui réduit l’homme aux
catégories techniques. Ce projet rend discutable la réalisation de certains aspects vitaux du
discours moral notamment la vulnérabilité, la liberté et l’intentionnalité.
En effet, nous considérons que la morale entretient une relation avec la vulnérabilité
du sujet humain. C’est parce que la vulnérabilité accompagne l’humain au quotidien, par
de - là les frontières géographiques et culturelles que le discours moral se définit comme
un cadre normatif de protection et de prescription pratique de l’homme. Avec l’idée d’un
être parfait à laquelle nous conduit la démarche transhumaniste, devient incertaine, la
détermination possible de l’éthique. Un être parfait a-t-il besoin de morale ? Peut-on
transformer la structure morpho-psychologique de l’homme et pratiquer la morale ? En
quel terme pourra-t-on parler du bonheur de l’homme ainsi transformé ?
Partant en outre du postulat que la liberté constitue la clé qui rend possible la
détermination de l’acte moral comme acte volontaire, nous percevons que la
surdétermination de la technologie dans la constitution de l’identité humaine réduit les
frontières des pouvoirs de l’agent moral. S’obscurcit devant l’acte moral, la possibilité de
voir en l’homme la part de la conscience humaine et celle de l’induction technologique
puisque la technologie introduit une automation et une sorte de médicalisation dans l’agir
humain.
Pour ce qui est de la promesse du bonheur dans les thèses transhumanistes, nous
soutenons que l’idée de fabrication d’un être parfait est incompatible avec la réalisation du
bonheur humain. L’expérience humaine du bonheur montre que sa réalisation a pour
condition la finitude du sujet humain. Comme le progrès, le bonheur suppose un état
antérieur d’insatisfaction singulière vécue dans la perception de l’homme comme être fini.
En tant qu’être de manques et de besoins, l’humain vit en permanence un vide et ressent un
besoin d’être, autant de déterminants qui fondent sa quête de progrès. La satisfaction de
chaque manque permet de déterminer l’idée du bonheur. Et le bonheur est la satisfaction
totale des besoins. Malade, l’humain se sent heureux une fois en santé. Pauvre, il voit le
bonheur dans la richesse. Chômeur il se sent heureux quand il décroche un emploi décent.
Croyant, il se sent heureux dans ses modes de communication spirituelle. Or, les
transhumanistes ont une conception si technologique de l’homme qu’ils en viennent à
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penser qu’on peut fabriquer le bonheur. On voit mal comment le progrès moral et le
bonheur humain peuvent découler d’un être humain réduit à n’être qu’un artéfact.
Institution :
Unilu - Université du Luxembourg [Faculté des Sciences Humaines, des Sciences de l'éducation et des Sciences Sociales], Esch sur Alzette, Luxembourg